Christopher Fomunyoh: Le discours sur la non-ingérence prononcé en Chine est dépassé

RFI: Pourquoi cette invitation à la Maison blanche. Est-ce parce que Barack Obama a longtemps ignoré l’Afrique francophone et qu’il veut peut-être se faire pardonner ?

FOMUNYOH: Je trouve qu’il y a une certaine consistance dans la démarche du président américain, qui semble après la visite du président gabonais Ali Bongo, conditionner l’invitation à la Maison blanche aux critères de bonne gouvernance. Et de plus en plus ces derniers temps, on voit qu’il y a pas mal d’évolution positive en Afrique francophone et, je crois que c’était le moment de reconnaître les efforts faits en Côte d’Ivoire, en Guinée, au Niger et au Bénin.


RFI: Donc, c’est une prime à la démocratie ?


On pourrait le dire ainsi parce qu’effectivement, si le point fort [de la visite des quatre chefs d’Etat francophones, ndlr], c’est l’audience à la Maison blanche avec le président Barack Obama, il y a eu aussi la grande conférence avec la société civile qui a eu lieu hier [jeudi dernier, ndlr] pour parler du développement et de la démocratie. Une conférence qui a été animée par les quatre chefs d’Etat africains à l’Institut de la paix sur la place de Washington.

RFI: Barack Obama s’est déjà rendu au Ghana, il a reçu le président nigérian Goodluck Jonathan. Est-ce qu’il n’est pas plus distant avec les Francophones qu’avec les Anglophones ?

Je pense que dans certaines relations, la facilité linguistique peut jouer. Ça peut favoriser une relation plus étroite. Mais ce qui est important, ce n’est pas la relation linguistique, mais plutôt la prime à la bonne gouvernance et les quatre pays qui sont reçus ne sont pas n’importe quel pays francophones. Ce sont des pays dans lesquels il y a de grands efforts pour améliorer les conditions de démocratie.

RFI: L’un des quatre invités, le Béninois Boni Yayi, qui a été réélu dès le premier tour en avril dernier, l’opposition a vivement protesté, elle dénonce des fraudes massives. Est-ce que la Maison blanche a hésité avant d’inviter ce président ?

… Effectivement lors des dernières élections, il y a eu des contestations. Toujours est-il que la période post-électorale a été bien gérée, de façon que le pays ne connaisse pas une crise à long terme. Je vois aussi dans la personnalité des quatre chefs d’Etat invités une certaine diversité, qui démontre l’émergence d’un nouveau leadership à travers le continent africain. En ceci que deux des quatre chefs d’Etat ont beaucoup travaillé dans les institutions financières internationales, Boni Yayi du Bénin et Alassane Ouattara de la Côte d’Ivoire. Les deux autres ont été des opposants pendant longtemps parmi lesquels le Pr Alpha Condé, qui a été pendant très longtemps dans le diaspora. Je me dis que cette diversité de backgrounds peut contribuer à expliquer l’enthousiasme avec lesquels ces quatre chefs d’Etat sont reçus à Washington et à New York.

RFI: En Guinée Conakry, depuis l’attentat contre Alpha Condé, il y a un durcissement du régime qui gêne plusieurs capitales dont Paris. Est-ce que ce problème sera évoqué à la Maison blanche ?

FOMUNYOH: Je ne serais pas surpris que le problème soit évoqué. Mais je crois également savoir qu’au niveau du ministère de l’Administration territoriale, il y a une invitation afin que l’ensemble de la classe politique guinéenne se retrouve avec la société civile pour trouver un consensus qui devrait aboutir à l’organisation des élections législatives dans le calme…

RFI: Deux présidentielles sont attendues dans les mois qui viennent, en octobre au Cameroun et en novembre au Congo Kinshasa, le président Obama va-t-il y penser aujourd’hui (vendredi dernier) en recevant ses quatre hôtes africains ?

FOMUNYOH: Je crois que tous ceux qui travaillent sur l’Afrique sur la place de Washington devraient s’intéresser non seulement au cas des chefs d’Etat qui sont invités, mais aussi à ceux qui ne le sont pas. Et je crois que si les élections sont mal organisées soit au Cameroun, soit en République démocratique du Congo, il est tout à fait évident que ces deux pays n’auront pas le tapis rouge déroulé pour leurs leaders.

RFI: D’un côté quatre chefs d’Etat d’Afrique de l’Ouest invités à Washington, de l’autre le président du Cameroun, Paul Biya rentre de Pékin, est ce le signe de quelque chose?

FOMUNYOH: Je crois que le monde est en train d’évoluer à telle enseigne que c’est difficile de faire jouer la relation avec la Chine par rapport à l’acceptation de la légitimité de chaque leader politique à travers le monde. Parce que contrairement à ce que certains peuvent penser, la Chine n’ira pas en guerre contre l’occident pour protéger tel ou tel autocrate africain. Je dis que ceux qui s’enferment dans cette logique devraient poser la question à Mouammar Kadhafi, qui pensait que la Chine et la Russie devaient contrebalancer les intérêts occidentaux en Libye ou bien à El Béchir au Soudan qui, pendant longtemps, avait penser que ses relations privilégiées avec la Chine devaient lui permettre de continuer à tyranniser les populations au Sud Soudan et au Darfour.

RFI: Est-ce que vous pensez comme certains que le président Biya est allé en Chine pour se consoler de ne pas être reçu par les Etats-Unis ?

FOMUNYOH: Je ne saurais le dire, mais le timing de ce déplacement a soulevé pas mal de questionnements dans l’esprit de beaucoup de Camerounais, y compris moi. Je me dis que le discours sur la non-ingérence qui a été prononcé en Chine ne cadre plus avec la philosophie du monde d’aujourd’hui où le devoir de protection de populations civiles est considéré comme une priorité.

Propos recueillis par Christophe Boisbouvier (RFI) et retranscris par Georges Alain Boyomo

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